(La Presse-MC) - Près de 10 ans après leur achat au coût des 750 millions de dollars, les quatre sous-marins de la marine canadienne n'ont réalisé que 254 jours de patrouille ou d'exercice en mer.
Selon un document obtenu par La Presse en vertu de la loi d'accès à l'information, les quatre sous-marins acquis de la Grande-Bretagne ont passé au total 720 jours en mer entre la signature du contrat d'achat, le 2 juillet 1998, et la fin de janvier 2008. De ce nombre, 254 jours ont été consacrés à la patrouille ou aux exercices. Les 466 autres jours sont relatifs aux essais, à la formation et à la transition entre les ports britanniques et canadiens.
Seulement deux des quatre submersibles ont patrouillé ou participé à des exercices dans les eaux canadiennes, soit le NCSM Corner Brook (81 jours entre octobre 2006 et la fin de janvier 2008) et le NCSM Windsor (173 jours entre juin 2005 et décembre 2006). Le Chicoutimi et le Victoria n'ont toujours pas réalisé de missions régulières.
À l'heure actuelle, seul le Corner Brook est en service. Les trois autres sous-marins sont au port pour des réparations et des mises à niveau.
Les quatre submersibles ont été acquis sous les libéraux. La Grande-Bretagne les avait mis au rancart en 1994. Il a fallu entre 30 et 74 mois de préparation et de mise à niveau avant qu'ils soient prêts. Le NCSM Victoria fut le premier à être mis en service, le 2 décembre 2000.
Beaucoup de problèmes
Entre le moment de la livraison de chaque unité et aujourd'hui, les navires ont connu toutes sortes de problèmes: qualité de l'air, transmission radio, infiltration d'eau, etc.
L'incident le plus grave est l'incendie survenu à bord du NCSM Chicoutimi le 5 octobre 2004, le dernier navire livré. Il effectuait alors son voyage inaugural entre Falsane, en Écosse, et Halifax. Un marin est mort dans le sinistre qui a aussi causé des millions de dollars de dégâts.
La marine a placé le Chicoutimi dans une période de maintenance limitée, estimant qu'il était inutile et coûteux de le réparer tout de suite, de l'envoyer en mer durant seulement deux ans et de le ramener au port en 2010, année où il doit subir un radoub qui durera deux ans. On a décidé de tout combiner en même temps. En annonçant cette décision, la marine a dit: «On peut s'attendre à ce que le NCSM Chicoutimi rejoigne la flotte dès (!) 2012». Soit 14 ans après son achat!
Au quartier général de la Défense, on reconnaît que les sous-marins ont passé moins de journées en mer que ce qui était prévu. Mais, dit-on, la marine a vécu une longue période d'apprentissage qui n'était pas sans défis avec ces nouveaux navires.
«L'expérience acquise de la remise en service du NCSM Victoria et du NCSM Windsor nous a apporté une connaissance et une expertise considérables avec ces navires très sophistiqués», a dit la Défense dans un échange de courriels.
La Défense rappelle aussi qu'il a fallu 10 ans à la marine australienne pour en arriver à une capacité opérationnelle complète de leur nouvelle flotte de sous-marins de classe Collins.
Coûts en hausse
Le peu de jours passés en mer par les quatre sous-marins contraste avec le message officiel des Forces canadiennes et du gouvernement, qui répètent que leur mission est de protéger les eaux et la souveraineté canadienne. «Ces navires fournissent à la Marine de formidables capacités défensives et offensives», lit-on sur le site Internet de la Défense.
À la signature du contrat, le coût des sous-marins était de 750 millions. Depuis, des millions de dollars se sont ajoutés en raison des problèmes éprouvés, de l'incendie du Chicoutimi, etc.
Récemment, Ottawa a accordé un contrat de 1,5 milliard à un consortium pour réaliser les mises à niveau majeures des sous-marins au cours des 15 prochaines années. Ces travaux doivent avoir lieu sur la côte du Pacifique, même si trois des quatre navires sont basés à Halifax.
Résultat: chaque voyage aller-retour coûtera 1,1 million par unité aux contribuables. C'est sans compter que les chantiers maritimes Irving d'Halifax, frustrés d'avoir perdu le contrat, ont décidé de porter l'affaire devant les tribunaux.
En dépit de ces chiffres, la Défense a peut-être moins d'argent qu'espéré pour faire naviguer ses sous-marins, suggère Yves Bélanger, professeur de sciences politiques à l'Université du Québec à Montréal. Ce dernier, qui s'intéresse aux questions d'équipements militaires, fait remarquer qu'une partie des coûts de la mission canadienne en Afghanistan est intégrée au budget de fonctionnement général du ministère de la Défense nationale. Et comme ces coûts sont élevés, cela laisse moins d'argent pour les autres activités.
Il croit que les appareils ont une capacité limitée d'intervention sous la banquise nordique. «Lorsque j'entends dire qu'on veut faire la lutte contre les trafiquants de drogue, cela me fait rire. Il serait davantage utile d'avoir des bâtiments de surface, dit-il. Avoir une flotte de sous-marins m'apparaît davantage comme une façon de maintenir le métier de sous-marinier en cas de besoin que dans une logique d'exploitation intensive des appareils.»
Réactions politiques
Informés des chiffres obtenus par La Presse, les partis de l'opposition expriment leur étonnement.
«Si peu de jours! C'est incroyable, s'est exclamée la députée Dawn Black, critique néo-démocrate en matière de défense. Cette affaire est un grand fiasco depuis le début.»
«On s'est fait fourvoyer d'un bout à l'autre», lance son homologue du Bloc québécois, Claude Bachand. Il rappelle que dans un rapport de la Commission permanente des Communes sur les sous-marins, le Bloc québécois avait recommandé au gouvernement de ne pas payer la dernière tranche de 200 millions aux Britanniques. «Cela n'a pas été suivi», se désole-t-il.
Au Parti libéral, le critique en matière de défense, Denis Coderre, se fait plus nuancé. Il croit toujours que les libéraux ont fait un bon achat puisqu'un autre projet pour acheter des sous-marins neufs aurait coûté au minimum 3 milliards de dollars au Trésor public. «Avec l'ouverture du passage du Nord-Ouest dans l'Arctique, ces sous-marins sont nécessaires», dit-il. Mais il estime qu'il faut obtenir toutes les explications quant au nombre peu élevé de jours de patrouille et d'exercices.
Remplacement des Sea King en retard
Après des années d'attente, la flotte des vieux hélicoptères Sea King devait commencer à être remplacée en janvier dernier. C'est à ce moment que le premier des 28 nouveaux hélicoptères Cyclone CH 148 construits par Sikorsky International devait être livré à la marine.
Or, en janvier, on a appris que la livraison du premier appareil était retardée de deux ou trois ans. L'affaire a fait du bruit à Ottawa et dans les médias du Canada anglais mais elle est pratiquement passée inaperçue au Québec.
Le contrat incluant l'achat et l'entretien des nouveaux hélicoptères pour une période de 20 ans frôle les 5 milliards de dollars.
Au fil des ans, les vieux Sea King, achetés dans les années 60, ont connu toutes sortes de problèmes.
Publié par : Marcel Charland
à 07:18:54
Permalien
Comments :
Catégories :